Catégorie: Livres

N’oubliez pas de boire en cas de fortes chaleurs

Ladies and Gentlemen, please welcome les congés payés. Voici venue la meilleure période de l’année pour lire des cochonneries sur la plage, acheter éhontément le Nouveau Détective, Paris Match et Le Monde Diplo en espadrilles, reprendre trois fois des linguine alle vongole, mettre du Sister Iodine à fond sur la plage et boire trop de rosé le midi. On gardera quand même quelques neurones pour lire L’Atlantide de Pierre Benoit, Pierre Loti, Pascal Marignac ou Barbey d’Aurevilly après la sieste. Enjoy.

 

Un entretien avec Philippe Robert pour Agitation Frite 2, où l’on parle de Claude François, de la Côte d’Azur, de Free-Jazz et de Popol Gluant.

Tout en grandissant aux côtés de la lente agonie de la presse magazine et de ses plumes, le grand internet nous offrait les clés de la bibliothèque d’Alexandrie grâce à Napster, Soulseek et Mutant Sounds. Une autre manière d’élargir la palette musicale pour le curieux, après avoir succombé aux écrits de stylistes érudits ou férus de liberté tels que Richard Robert, Gilles Tordjman et Philippe Robert, on se laissait happé par l’ivresse de découvrir des centaines de disques inconnus aux limites toujours repoussées. L’obésité des disques durs était indécente mais cette boulimie était salvatrice. On retrouvait cet esprit croisé à l’époque dans le mensuel suisse Vibrations, avec la mise en avant des Disques du Soleil et de l’Acier, Spalax, Sun Ra ou Saravah, soit l’éloge permanent du troubadour libre et sauvage qui fait le pont entre l’artisan et le fou. Pascal Comelade, l’art brut de Gaston Chaissac, les fanzines ou Guattari voilà les références de ces plumes amies. La haine du marketing était palpable entre les lignes et les renvois d’ascenseurs proscrits. Grâce à tous ces oubliés un peu géniaux, on pense sincèrement avoir pris le bon chemin, cette curiosité à la destination inconnue, une tangente musicale qui nous fait préférer les pas de côtés aux canons du moment. Cette notion de passeur bourlingueur, qui prendrait naissance avec les figures de Daniel et Jacqueline Caux ne baisse pas les armes et s’incarne admirablement avec le second volume d’Agitation Frite, signé par Philippe Robert, l’homme derrière le blog Merzbo Derek, puits de science weirdo, Wikipéman des scènes bis, qui vient de paraitre chez Lenka Lente. Derrière ces rares entretiens (David Fenech, Romain Slocombe, Quentin Rollet, Richard Pinhas, etc) on retrouve ici cet esprit post-Larzac, post-situ, un peu punk, surtout libre de toute contrainte autre que de faire le plus beau boucan du monde. Ça valait bien un entretien.

 

Il est  incroyable de constater à la lecture de tes deux volumes d’Agitation Frite, la richesse et la profusion des musiques obliques en France depuis disons la fin des années soixante. C’est d’autant plus choquant quand on te martèle que Claude François c’était la modernité…

Ah bon, on martèle ça ? La modernité ? (Rires) Encore que ? Certains des protagonistes d’Agitation Frite ont accompagné Claude François, ne l’oublions pas ! Par exemple, Bernard Vitet (Un Drame Musical Instantané, quand même) ne démissionne de l’orchestre de Claude François qu’après Mai 68 et la prise de conscience allant avec. Pourtant, il côtoyait déjà le très engagé François Tusques depuis quelques années. Dans l’underground, la tentation pouvait être grande de courir les cachets : du coup, c’était baloche et accompagnements des chanteurs de variétés de l’époque, qui parfois payaient bien. Concernant Claude François, sais-tu qu’il a commencé par être batteur, qu’il a joué avec Barney Wilen ? Sur la toile, dans un extrait de documentaire intitulé, je crois, « Jacques Thollot vient d’une autre planète », on voit Claude François à la batterie puis aux congas, doublé par un deuxième batteur, accompagner un Barney Wilen bien free ! Barney, interviewé, ironise : « À la batterie, tu n’avais pas beaucoup de technique, mais pour la chanson, je t’avais prédit un brillant avenir ! » Le troisième volume d’Agitation Frite, pour moitié textes et non plus interviews, proposera une sorte de TOP 500 commenté (un disque par groupe ou musicien, pas plus) de ce qui s’est passé d’aventureux en France, histoire de relayer cette profusion que tu évoques. Les premières références y remonteront aux années 1950 : je pense aux poètes sonores et aux 45 tours de Maurice Lemaître et Jean-Louis Brau. Donc oui, il y a eu ÉNORMÉMENT de choses, que souvent les anglo-saxons connaissent bien mieux que nous. En dehors des labels Souffle Continu Records, Cameleon Records, Born Bad, Monster Melodies, les rééditions viennent souvent de l’étranger. Qui repêche Alain Meunier ? Wah Wah en Espagne. Qui s’intéresse au label Kiosque d’Orphée ? Les Guerssen, Strawberry Rain. Qui réédite les poètes sonores français ? Alga Marghen en Italie, et ainsi de suite…

Et puis, les musiques obliques, ce n’est pas que Red Noise, Heldon, Maajun, Komintern, Barricade, Etron Fou Leloublan, comme on a souvent tendance à le croire… Ce sont aussi les « anti-yéyés », le free jazz, l’électroacoustique, l’acid folk, l’illustration sonore, le punk-rock, le post-punk, l’indus, l’improvisation libre, le hardcore, les outsiders, le post-rock, le black metal, le noise… Par exemple, la scène industrielle est très riche : Denier du Culte, Lieutenant Caramel, La Sonorité Jaune, Phaeton Dernière Danse, Entre Vifs, A.I.Z., Vivenza, Toy Bizarre, Manon Anne Gillis, Pacific 231, c’est quelque chose ! Des années 1950 à aujourd’hui, ça finit par faire beaucoup de monde ! Donc oui, il y a là une grande richesse, c’est le moins qu’on puisse dire ! Je suis même étonné que, dans ses grandes largeurs, elle n’ait pas été évoquée plus tôt (en livre s’entend). Il y a bien le bouquin de Dominique Grimaud et Éric Deshayes, voire celui de Serge Loupien qui sorti bientôt. Sauf qu’on s’y arrête souvent avec l’arrivée de Métal Urbain. Alors que l’underground s’est rarement aussi bien porté qu’aujourd’hui. Mais voilà, Delphine Dora et Jean-Baptiste Favory sortent leurs derniers disques aux États-Unis, chez Feeding Tube.

Sans être nostalgique j’ai beaucoup de respect pour ces passeurs tels que Daniel Caux, cette figure quasi-paternelle qui prône la liberté absolue était vraiment vivifiante quand tous les autres s’alignent avec le flingue sur la tempe et te vendent des disques comme des paquets de lessive. Quelqu’un comme Richard Robert me donnait clairement envie de voyager, tu te sens naviguer dans les mêmes eaux?!

À l’époque, Daniel et Jacqueline Caux n’étaient pas isolés. Ils furent certes les premiers, par le biais du magazine L’Art Vivant, comme en organisant les Nuits de la Fondation Maeght, à présenter au public français et à interviewer La Monte Young, Terry Riley, Milford Graves ou Albert Ayler. Sauf qu’en plus d’eux, pour ce qui concerne les pionniers, l’on pourrait également citer Paul Alessandrini dans Rock & Folk, Méchamment Rock dans Charlie Hebdo, Philippe Carles et Gérard Rouy dans Jazz Magazine, Laurent Goddet et Jean Buzelin dans Jazz Hot, Pascal Bussy dans Atem… Tous ces gens, ces défricheurs à qui je dédie d’ailleurs mes bouquins, m’ont donné envie d’écouter les disques et les musiciens dont ils parlaient, d’écrire aussi.
D’autres sont venus ensuite, oui. Dans Best, Les Inrockuptibles canal historique, Magic… Richard Robert fait partie de ceux-là, je l’ai beaucoup lu, au fil de l’actualité.  Gilles Tordjman et Joseph Ghosn aussi. Est-ce qu’on navigue dans les mêmes eaux ? Je n’en sais rien, nous avons pour sûr des goûts en commun, vraisemblablement des divergences aussi. Des trois, c’est probablement de Joseph dont je me sens le plus proche. Par contre, Daniel Caux est un modèle pour moi : de bon goût et d’intégrité. Le Silence, les couleurs du prisme et la mécanique du temps qui passe, voilà un ouvrage essentiel. Sa proximité avec les artistes qu’il défendait est également une source d’inspiration. Daniel Caux a tant fait ! Philippe Carles serait pour moi une autre figure quasi paternelle (sourire). Même les anglo-saxons nous les envient !

Quel regard portes tu sur la musique après avoir acheté des milliers de disques et de cassettes depuis tant d’années? Cette curiosité « s’entretient-elle » facilement?

Depuis mes premiers 45 tours à moi à l’âge de 12 ans (Creedence Clearwater Revival, Led Zeppelin, The Doors), je n’ai pas cessé d’accumuler les disques, tous les jours, depuis des décennies : je ne m’en suis jamais lassé ! Cinéma, littérature… La curiosité est vitale. Sur le sujet, c’est-à-dire « acheter des milliers de disques aujourd’hui encore », les bouquins de John Corbett et Mats Gustafsson sont marrants, instructifs et assez justes. Dans celui de Mats, Paal Nilssen-Love termine son entretien en racontant assez longuement une soirée qu’il a passé à la maison, à Saint-Jeannet, et qui aurait révolutionné, dit-il, sa manière de ranger ses disques, et donc changé sa vie ! J’ai été scotché de lire ça ! La vie, les disques… Comment entretenir sa curiosité ? Je n’en sais rien, je n’y pense pas.

Il parait évident aujourd’hui que le public « écoute de tout », certaines niches ont dépassé leur cadre et font accepter qu’un DJ comme Vladimir Ivkovic puisse passer Coil sur un dancefloor. On vit une époque intéressante où la porosité est partout, face à l’abêtissement, la résistance contre le nivellement par le bas te semble vivace?

J’ignore si ça résiste beaucoup. Et beaucoup n’est probablement pas encore assez. Toutefois, tant qu’on envisage musique et dancefloor comme une expérience, tout me va ! De là à dire que tout le monde écoute de tout, je ne sais pas. Le grand public écoute-t-il du free jazz ? Du noise ? Voilà encore des musiques difficilement récupérables, alors qu’elles devraient pourtant être facilement assimilables à qui se laisse aller sans préjugés. Résister au nivellement par le bas est une nécessité de chaque instant, non ?

 

Tu habites loin de Paris et de ses turpitudes, c’est important de combiner son jardin et ses passions intellectuelles hors de « là où ça se passe »?

(Rires) Que les choses soient claires, je n’habite pas hors de là où ça se passe. Très sincèrement, j’ai même l’impression d’avoir le privilège de vivre là où BEAUCOUP de choses se sont passées et se passent encore. Pour preuve, la seule et unique interprétation en public de « A Love Supreme » de John Coltrane, ce n’est pas à Paris, c’est à Juan-les-Pins ! (Sourire) Les quasi derniers concerts d’Albert Ayler, les plus beaux, se déroulent à Saint-Paul de Vence, de même que les premières performances françaises de La Monte Young à la même époque. Les Nouveaux Réalistes, Chagall, Matisse, Ben, Fluxus, Jacques Rozier, Mario Mercier, Jean Dubuffet… Je ne vais pas te faire l’histoire culturelle de la Côte d’Azur, bien que j’ai participé, en duo avec l’ami Emmanuel Holterbach (interviewé dans le deuxième volume d’Agitation Frite), à un épais volume sur le sujet publié par Ringier. Mais côté musique, on a été gâté je crois. Ce qui m’a permis de voir Sun Ra, Anthony Braxton, Cecil Taylor, Ornette Coleman sans avoir à monter à la Capitale. Aussi de voir des films peu sinon jamais projetés à Paris, encore récemment, tel le documentaire exceptionnel de Jean-Michel Meurice consacré à Albert Ayler, avec un des concerts de la Fondation Maeght et l’interview du même Ayler par Daniel et Jacqueline Caux. Ah, Soft Machine et Jean-Jacques Lebel à Saint-Tropez… Le Festival de Valbonne avec Barricade et Crouille Marteau… Igor Wakhevitch est d’ailleurs du coin ; la Horde Catalytique Pour La Fin est de Grasse… Le premier concert de Merzbow en France, c’est à Nice ; de même COUM Transmissions est passé ici à ses débuts !Par contre je précise que je n’ai vu ni Ayler, ni Coltrane, ni Soft Machine au cours de ces prestations historiques : pour ça, je suis malheureusement né cinq ans trop tard.
Tu disais, loin de Paris et de ses turpitudes ? Le bleu du ciel azuréen, la Méditerranée, je t’assure, c’est quelque chose dont il est difficile de se passer. Jardin et passions intellectuelles ou pas.

On a assisté il y a peu au concert d’Èlg aux Instants Chavirés avec une petite équipe de guests qui rendait la fête encore plus belle, comme un Bel Canto Orchestra remixé par le GRM. On pensait fortement à ton livre, à cette envie d’ouvrir les fenêtres et d’aller voir ailleurs…

Merci, cela me touche (sourire). J’aime beaucoup Èlg, Opéra Mort, Reines d’Angleterre. Je n’ai pas encore écouté Vu du dôme… El-G sera représenté dans Agitation Frite 3, évidemment. De même que France Sauvage, Popol Gluant, Cobra Matal, Z.B. AIDS, Mesa Of The Lost Women, Micro_Penis, Sun Stabbed, La Morte Young, pFeM, Cathy Heyden, Theoreme, Aluk Todolo, Femme, Bader Motor, France, Verdouble, Sourdure, Chausse-Trappe, Natural Snow Buildings… Soit la relève de l’underground d’hier, quoique puissent en penser certains des acteurs d’autrefois dans Agitation Frite 2. Par exemple, il y aura un très bel entretien avec Delphine Dora. Un autre avec les moins connus Pepe Wismeer, pour ce qui est d’ores et déjà annoncé sous forme d’extraits sur le blog Merzbo-Derek…

 

Merci à Merzbo Derek, photo Lenka Lente, 2018.

 

Group A : 70 + a =

 

Alors quoi de neuf sur la planète depuis ce hold-up électoral ? Pas grand-chose, ça ronronne doucement, ça s’emmerde sec même. En attendant les ordonnances du docteur Macron, les journalistes-partouzeurs partouzent à Cannes en état d’urgence maximal, les petits bourgeois bourgeonnent en terrasse avec Le Monde et Virginie Despentes (la conscience sociale de ceux qui ne manifestent qu’à travers deux retweets de Christophe Conte), l’endive Louis Garrel se grime en Matthieu Chédid pour imiter le zozotement de Godard dans un long spot Uniqlo, quand son papa Philippe nous explique encore que, quand même, le comble de la subversion en 2017 c’est se tromper joyeusement sur des draps froissés. Mais bon, qui va encore au cinéma? La Grande Tartufferie façon gangrène gagne du terrain, c’est bien, ça permet d’appeler un chat un chat. Pour respirer un peu, on pourra lire le numéro zéro de Lundi AM, la version française de Soft City de Pushwagner ou encore La France contre les Robots de Georges Bernanos. On écoutera Group A très fort, accompagné d’un Morgon des familles, une issue comme une autre.

Donald Ray Pollock : Une Mort Qui En Vaut La Peine

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« Je peux te poser une question ? demanda-t-il.
– Ouais, quoi ?
– Si une de ces putes dont tu parles vaut deux ou trois dollars, combien coûte un bon jambon, à ton avis ?
– Oh, à peu près pareil, je pense. Y doit pas y avoir une grosse différence entre une pute et un jambon.
– Bon, dans ce cas, on pourrait en acheter combien avec l’argent qu’on a ?
– Oh, je sais pas. Une centaine, peut-être.
– Mazette ! s’exclama Cob. Ça fait beaucoup.
– Ouais, y faudrait un jour ou deux pour toutes les baiser.
– Non, je veux dire : ça fait beaucoup de jambons, hein ?
– Putain oui, t’as raison ! convint Chimney en éclatant de rire. Merde, si tu devais bouffer tous ces jambons, tu te transformerais sans doute toi-même en cochon.
– Oh, ça m’irait bien, dit Cob. Ils ne font rien d’autre que rester vautrés toute la journée dans la boue avec quelqu’un qui leur apporte du fourrage et de la pâtée. Bigre, qu’est-ce qu’on pourrait bien vouloir de plus, dans la vie ? »

Suite à la claque absolue du « Diable Tout Le Temps », Donald Ray Pollock revient en librairie avec la traduction de son second roman « The Heavenly Table ». Western alcoolisé à la prose raffinée, roman noir aux pieds dans la boue, l’Amérique vandalisée de Pollock se lit toujours avec jubilation.

 

Donald Ray Pollock / Une mort qui en vaut la peine, Albin Michel, 2016.

Alex Taylor : Le Verger de Marbre

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– Tu aimes les cimetières ? demanda Pete.
Beam se réveilla en grognant, surpris.
– J’peux pas dire que j’y pense trop souvent.
– On peut savoir un paquet de choses sur un bout de terrain en regardant ceux qu’on y a enterrés. Qui était à la guerre, quand et où ils ont combattu. On peut savoir si un hiver était rude au nombre de bébés et de femmes enterrés une année donnée. Tout ça, c’est sur ces pierres. (Pete agita la main dans la lumière du feu.) Le grand verger de marbre. Voilà tout ce que c’est.
– De quoi vous parlez ?
– De l’histoire avec un grand H. (Pete tapota le sol {ils campent dans un cimetière}.) Juste en dessous de nous, c’est l’histoire.

Le Verger de Marbre, Alex Taylor. Traduit par Anatole Pons, éditions Gallmeister 2016.

Jack London : La Route

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« J’ai souvent prétendu que l’homme se distingue des animaux en ceci : il est le seul animal qui maltraite sa femelle, méfait dont jamais les loups ni les lâches coyotes ne se rendent coupables, ni même le chien dégénéré par la domestication. Sur ce point, notre frère « inférieur » conserve encore l’instinct sauvage, tandis que l’homme a perdu les siens, du moins la plupart des bons. »

Jack London « La Route », Phébus Libretto.

Hadrien Klent : La Grande Panne

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« Que faire ? Avoir peur ou en rire ? Croire à une catastrophe, au début d’actions terroristes de plus en plus paralysantes ? Ou à une simple suspension du temps, comme l’éruption du volcan Eyjafjöll en Islande en 2010, avec son cortège de vols annulés et, un peu partout en Europe, des voyageurs obligés de redécouvrir la patience. L’attente. La lenteur.

Nathanaël essaie de conceptualiser ce qui se passe. De faire en sorte que ces informations qu’il entend depuis trois jours deviennent des éléments tangibles, pas juste des notions qui se précipitent pour entrer dans son oreille mais qui, le temps d’arriver à son cerveau, semblent ne plus être dans le champ de la réalité. L’explosion de la mine de graphite en Italie, qui vendredi n’était qu’une anecdote, et puis ce nuage de cendres de graphite qui se déplace lentement et qui, lorsqu’il croise des lignes à haute tension, s’enflamme brutalement. Samedi soir, c’est l’ouverture des journaux télévisés. Et dimanche on ne parle plus que de ça : les incendies dans le sud de l’Italie, les premiers morts depuis l’explosion, morts à cause des incendies subits provoqués par le graphite en suspension, effet flash, comme des grenades inflammables lancées en l’air – et le gouvernement italien qui décide, en urgence, de couper le courant dans tout le pays. Et le nuage qui avance, lentement, mais sûrement, vers la France. »

Extrait de La Grande Panne, dernier roman d’Hadrien Klent, paru chez Le Tripode, 2016.