Catégorie: Livres

Group A : 70 + a =

 

Alors quoi de neuf sur la planète depuis ce hold-up électoral ? Pas grand-chose, ça ronronne doucement, ça s’emmerde sec même. En attendant les ordonnances du docteur Macron, les journalistes-partouzeurs partouzent à Cannes en état d’urgence maximal, les petits bourgeois bourgeonnent en terrasse avec Le Monde et Virginie Despentes (la conscience sociale de ceux qui ne manifestent qu’à travers deux retweets de Christophe Conte), l’endive Louis Garrel se grime en Matthieu Chédid pour imiter le zozotement de Godard dans un long spot Uniqlo, quand son papa Philippe nous explique encore que, quand même, le comble de la subversion en 2017 c’est se tromper joyeusement sur des draps froissés. Mais bon, qui va encore au cinéma? La Grande Tartufferie façon gangrène gagne du terrain, c’est bien, ça permet d’appeler un chat un chat. Pour respirer un peu, on pourra lire le numéro zéro de Lundi AM, la version française de Soft City de Pushwagner ou encore La France contre les Robots de Georges Bernanos. On écoutera Group A très fort, accompagné d’un Morgon des familles, une issue comme une autre.

Donald Ray Pollock : Une Mort Qui En Vaut La Peine

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« Je peux te poser une question ? demanda-t-il.
– Ouais, quoi ?
– Si une de ces putes dont tu parles vaut deux ou trois dollars, combien coûte un bon jambon, à ton avis ?
– Oh, à peu près pareil, je pense. Y doit pas y avoir une grosse différence entre une pute et un jambon.
– Bon, dans ce cas, on pourrait en acheter combien avec l’argent qu’on a ?
– Oh, je sais pas. Une centaine, peut-être.
– Mazette ! s’exclama Cob. Ça fait beaucoup.
– Ouais, y faudrait un jour ou deux pour toutes les baiser.
– Non, je veux dire : ça fait beaucoup de jambons, hein ?
– Putain oui, t’as raison ! convint Chimney en éclatant de rire. Merde, si tu devais bouffer tous ces jambons, tu te transformerais sans doute toi-même en cochon.
– Oh, ça m’irait bien, dit Cob. Ils ne font rien d’autre que rester vautrés toute la journée dans la boue avec quelqu’un qui leur apporte du fourrage et de la pâtée. Bigre, qu’est-ce qu’on pourrait bien vouloir de plus, dans la vie ? »

Suite à la claque absolue du « Diable Tout Le Temps », Donald Ray Pollock revient en librairie avec la traduction de son second roman « The Heavenly Table ». Western alcoolisé à la prose raffinée, roman noir aux pieds dans la boue, l’Amérique vandalisée de Pollock se lit toujours avec jubilation.

 

Donald Ray Pollock / Une mort qui en vaut la peine, Albin Michel, 2016.

Alex Taylor : Le Verger de Marbre

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– Tu aimes les cimetières ? demanda Pete.
Beam se réveilla en grognant, surpris.
– J’peux pas dire que j’y pense trop souvent.
– On peut savoir un paquet de choses sur un bout de terrain en regardant ceux qu’on y a enterrés. Qui était à la guerre, quand et où ils ont combattu. On peut savoir si un hiver était rude au nombre de bébés et de femmes enterrés une année donnée. Tout ça, c’est sur ces pierres. (Pete agita la main dans la lumière du feu.) Le grand verger de marbre. Voilà tout ce que c’est.
– De quoi vous parlez ?
– De l’histoire avec un grand H. (Pete tapota le sol {ils campent dans un cimetière}.) Juste en dessous de nous, c’est l’histoire.

Le Verger de Marbre, Alex Taylor. Traduit par Anatole Pons, éditions Gallmeister 2016.

Jack London : La Route

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« J’ai souvent prétendu que l’homme se distingue des animaux en ceci : il est le seul animal qui maltraite sa femelle, méfait dont jamais les loups ni les lâches coyotes ne se rendent coupables, ni même le chien dégénéré par la domestication. Sur ce point, notre frère « inférieur » conserve encore l’instinct sauvage, tandis que l’homme a perdu les siens, du moins la plupart des bons. »

Jack London « La Route », Phébus Libretto.

Hadrien Klent : La Grande Panne

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« Que faire ? Avoir peur ou en rire ? Croire à une catastrophe, au début d’actions terroristes de plus en plus paralysantes ? Ou à une simple suspension du temps, comme l’éruption du volcan Eyjafjöll en Islande en 2010, avec son cortège de vols annulés et, un peu partout en Europe, des voyageurs obligés de redécouvrir la patience. L’attente. La lenteur.

Nathanaël essaie de conceptualiser ce qui se passe. De faire en sorte que ces informations qu’il entend depuis trois jours deviennent des éléments tangibles, pas juste des notions qui se précipitent pour entrer dans son oreille mais qui, le temps d’arriver à son cerveau, semblent ne plus être dans le champ de la réalité. L’explosion de la mine de graphite en Italie, qui vendredi n’était qu’une anecdote, et puis ce nuage de cendres de graphite qui se déplace lentement et qui, lorsqu’il croise des lignes à haute tension, s’enflamme brutalement. Samedi soir, c’est l’ouverture des journaux télévisés. Et dimanche on ne parle plus que de ça : les incendies dans le sud de l’Italie, les premiers morts depuis l’explosion, morts à cause des incendies subits provoqués par le graphite en suspension, effet flash, comme des grenades inflammables lancées en l’air – et le gouvernement italien qui décide, en urgence, de couper le courant dans tout le pays. Et le nuage qui avance, lentement, mais sûrement, vers la France. »

Extrait de La Grande Panne, dernier roman d’Hadrien Klent, paru chez Le Tripode, 2016.

Paris Insolite (Roman Aléatoire)

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« Mais quand on a choisi sciemment ce genre d’existence, ce modus vivendi, qu’on a dit merde une bonne fois pour toute à l’avenir, qu’on a refusé de prendre une assurance vieillesse (avec auparavant un boulot à la chaîne, semaine de quarante-huit heures plus la vaisselle et le bricolage de rabiot, distractions dominicales et familiales, rides précoces et rien vu du monde que le mur d’en face et de filles que celles de la concierge, et après la retraite, logement deux-pièces, dans nos meubles à nous, belote tremblotante et pue du bec avant qu’on t’enterre toi et la vie que tu as failli avoir, veau mort-né) évidemment on n’a guère le droit de gueuler contre la faim, c’est le jeu, et à chaque fois que ça m’arrive, je la boucle, je tais mes commentaires, j’évite la compagnie des bien nourris, je rejoins les copains qui savent à quoi s’en tenir et qui eux aussi parlent d’autre chose. »

Jean Paul Clébert et Patrice Molinard (photographe) « Paris Insolite » Roman Aléatoire, Attila. 2009.

 

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Vient de paraitre en anglais également, avec une préface de Luc Sante.

Sean Michaels : Corps Conducteurs

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« Voici comment on joue du thérémine : On le met en marche. Puis on attend.
Il y a plusieurs raisons d’attendre. On attend pour donner aux tubes le temps de se réchauffer, comme des créatures qui prennent leur première respiration. On attend pour intensifier le suspense du public. Et enfin, on attend pour accroître sa propre anticipation. C’est à la fois une exultation et une terreur. Un boîtier, deux antennes, et immédiatement l’espace est activé, la pièce se charge, l’atmosphère prend vie. Ce qui était en puissance devient puissant. On imagine les étincelles, les braises, les petits éclairs fragmentés, accrochés dans le vide de l’air. On lève les mains.
La droite d’abord, vers l’antenne de tonalité, pour l’entendre : DZIIIIOUU, la décharge électrique roucoulante qui se stabilise en un hymne allongé. On dirige ensuite la main gauche vers l’antenne de volume et on adoucit le tout.
On bouge encore les mains, et l’appareil se met à chanter.
Mon thérémine est un instrument de musique, un instrument d’air. Ses deux antennes montent d’un boîtier de bois. L’antenne de tonalité est grande, noire, noble. Plus la main droite s’en approche, plus la note est élevée. La seconde antenne contrôle le volume. Elle est repliée en une boucle dorée et horizontale. Plus on avance sa main gauche, plus la mélodie s’adoucit. Plus on l’en éloigne, plus le son est fort. Mais, toujours, on reste debout, les bras en l’air à la manière d’un maestro qui conduit son orchestre. Voilà le secret du thérémine. Après tout, le corps est un conducteur. »