Il Est Vilaine : Interview (Double Magazine 28 / Automne-Hiver 2014)

ievdoublemag

Archives Double Magazine : voici la toute première interview du duo Il Est Vilaine (Dialect / Kill The DJ) parue dans le numéro 28 l’an dernier.

Les deux garçons qui composent le duo Il est Vilaine pensent que leurs premiers titres respirent l’odeur masculine d’un James Dean tout juste sorti d’une backroom. C’est bien pire que ça. La basse bien profonde et le gimmick bien perché, le duo n’est pas tant un calembour électronique qu’une machine à danser qui combine l’efficacité de l’acid-house historique et le caractère hypnotique des productions de Remote, Kill the DJ ou Tim Paris. Musique à la fois sauvage et western, urbaine et mystique, on se confronte avec joie ici à un son, une identité. Chose rare en ces temps de javellisation électro-pop. Fuyant la mode et l’uniformité d’un purisme stérile, le premier maxi d’Il est Vilaine paru chez Dialect est assez parfait dans son genre, comme un road-movie avec Dennis Hopper sur la moto d’Akira. Et tout cela finirait en rave-party dans un hangar, bien évidemment.

Maximilien Œdipe Purple : Il est Vilaine se veut comme l’expérience musicale du futur, bien avant ce duo électronique vous faisiez chacun de la musique, quel a été le moment déclencheur où vous vous êtes dit «on va le faire»?
Florent Frossard : Très probablement une soirée de beuverie ! On s’était croisé plusieurs fois via une amie, et Simon m’a proposé de passer à son studio, j’ai accepté évidemment, et c’est après plusieurs verres de vin qu’on s’est dit «tiens si on essayait un peu tes machines ça a l’air marrant», vraiment pour le trip. On a vite trouvé un premier gimmick, on tenait un truc qu’on aimait, c’est parti de là, c’était le gimmick du titre Scandale. On a vite poursuivi.
Simon Dit : C’était aussi derrière les platines, on s’était retrouvé une fois ensemble, c’était concordant, avec une amitié de son.

Max : Environnement, construction musicale, premiers émois ?
Simon : J’ai grandi en banlieue parisienne, le tout premier objet musical possédé c’était une cassette de LL Cool J, offerte par mon père qui à mon avis ne savait pas ce qu’il m’offrait ! Mes premiers groupes, c’était par mes sœurs : l’une très pop écoutait les Smiths, Prefab Sprout et Cure, l’autre beaucoup plus dark, écoutait le Velvet, Nick Cave, Tom Waits. Mais mes premiers émois c’était David Bowie, je l’ai beaucoup écouté adolescent. Après j’ai fait de la guitare, monté un groupe de rock, on reprenait Lou Reed et quelques créas bien moisies (rires)! Pour ce qui est de la bascule dans la techno, ça a été lié à la drogue. Je fumais des joints, je jouais du rock et d’un coup, l’ecstasy est arrivé : je me souviens très bien d’une soirée où j’étais avec ma guitare, et je vois débouler des gamins avec des platines, mixant toute la nuit, ce soir-là, j’avais pris un bon coup de vieux ! Ce n’était pas une nouvelle musique, juste un moyen de rentrer en transe, d’ailleurs je mixais des disques de trance goa, les Xanadu, des trucs comme ça! Je continuais à écouter du rock mais pour moi c’était différent… Le disque qui m’a vraiment renversé c’était «Lover Boy» de Steve Bug, là, je suis rentré de plein fouet dans la minimale et par la suite, la techno de Detroit, Chicago.

Florent : J’ai grandi dans le XIXème à Paris, et quand j’étais tout jeune, mon père jouait un morceau de Joe Satriani à la guitare. C’est drôle cette histoire, c’était un morceau de l’album «Flying in a blue dream», j’avais le sentiment d’avoir déjà entendu ça quelque part. Tout môme je lance à mon père que je connais ce morceau, il me répond qu’il le jouait quand ma mère était enceinte! Non quand même pas le souvenir intra-utérin (rires)! Autrement mon père était musicien rock, et montait pas mal de groupes de musique afro. Gamin j’ai vu des bœufs avec Salif Keita, Manu Dibango. Ma grand-mère aussi avait une émission de radio à l’époque, elle a beaucoup fait pour l’émergence de la musique world. Mais la première claque adolescente, ce serait Rage against the machine, la grosse tarte, sinon les classiques comme Nirvana, du blues, Bootsy Collins ou Led Zep. Tardivement vers dix-huit ans j’ai commencé à fréquenter des potes qui écoutaient de la techno, avant pour moi tout ce que j’écoutais c’était de la pop, Daft Punk inclus, mais le premier émoi avec un morceau électro c’était de la minimale avec un titre de Boris Brejcha. C’était wow, ok ! Faut que je découvre tout ça !

Max : Aujourd’hui les sorties techno sont noyées dans la masse, Il est Vilaine arrive avec un concept fort proposant un artwork, une typo reconnaissable, un clip…  et sort fatalement du lot, aviez vous un modèle en tête ?

Florent : On voulait un artwork, c’était sûr. Simon connaissait Thomas, Apollo Thomas, en voyant son boulot je pensais à Bazooka, à plein de trucs, ça m’a plu de suite. Il nous a submergé de propositions mais ce premier visuel avec ce thème de biker nous correspondait bien. Les yeux fermés je me suis dit c’est bon c’est lui ! Il a très bien cerné l’esprit du projet, même au delà de la musique, on avait des accointances sur plein d’autres sujets.

Simon : Tout comme notre musique, il a un côté un peu bricolo. Tous ses dessins sont faits aux crayons. Pour créer la typo d’Il est Vilaine, il l’a prise en photo, retravaillé sur l’ordi, scanné, puis il a rajouté des couches à la recherche d’un certain grain, c’est comme un prolongement de ce qu’on fait. Pour El Topo, il y a un air de Jodorowski, c’est une référence claire à ce côté désertique et cowboy électronique que l’on aime bien. Apollo reste partie prenante d’Il est Vilaine pour nos sorties futures, on veut vraiment garder cette empreinte et imposer notre patte visuelle.

Max : Comment vous vous répartissez les tâches?
Florent : C’est simple, on branche un synthé, une boîte à rythmes, et c’est parti : y’a pas vraiment de «qui fait quoi?», on rajoute chacun des idées. Simon crée un thème et je le suis, mais dix minutes plus tard on sait pertinemment que ça ne ressemblera plus du tout à cela. On redécoupe des sessions d’une demi-heure. On isole des trucs, mais on refait rarement la même chose, on perd des sons du coup, on est trop bordéliques! C’est aussi une force, une énergie que l’on veut capturer.

Max : Il est Vilaine propose un spectre sonore assez large qui irait du rock des origines à une house new-age de proto-secte, de quelle manière allez vous convertir les foules par la suite?
Simon: C’est indéniable ce truc de minimal-synthé mais au delà on aimerait intégrer à terme des voix, comme dans Lame de Fond. Pour nous c’est difficile, et en français c’est un challenge ! Je ne me vois pas chanter «viens bébé on va à la plage»… (rires) Il y a beaucoup de groupes qui font ça, qui se revendiquent d’Etienne Daho, de cette «école», ce lyrisme très français. Reste à trouver quelque chose de plus pugnace.

Flo: Oui, on est assez marqué par une empreinte new-wave, et l’énergie punk pour les lives. La  référence ce serait le groupe Metal Urbain, avec une structure différente mais similaire dans l’esprit. On ne cherche pas l’efficacité, c’est sincère.

Simon: Le son reste punk dans le sens où l’on se laisse guider par la marge d’erreur pour voir où cela nous emmène.

Flo: Un peu disco-punk, parlé-chanté 80’s ou comme avec le label Cómeme, ils arrivent à faire danser tout le monde dans leur langue natale.

Max : Simon, tu as 40 ans et un solide passé avec ton label Dialect, est-ce que tu repars à zéro avec ce projet ?
Simon: Très bonne question, oui je repars à zéro.  Avec Florent, on a enfanté ce projet de manière artistique, et pas de manière mercantile j’ai envie de dire. On s’est clairement investi, on voulait un bel objet, mais surtout la priorité était de s’éclater. J’ai sorti pas mal de disques par le passé mais aujourd’hui si tu veux vraiment gagner de l’argent, c’est compliqué. Avec Il est Vilaine, on est loin de ça, l’argent n’est ni le but, ni l’esprit. C’est très spontané… Et tandis que l’histoire d’Il est vilaine est train de se faire, s’écrit la suite de Dialect, c’est plus du tout la même chose. L’époque a changé, avant on faisait des partenariats avec les magazines, et là je ne sais même pas si on a envoyé le disque à la presse! L’idée c’est de laisser les gens découvrir le truc. On n’a aucune stratégie commerciale, pas de plan promo. Preuve en est, avant j’étais très révérencieux quant aux logos Sacem ou SCPP sur mes disques, ici chez Il est Vilaine y’a le nom du label et basta, sans concessions. On a vraiment envie de poursuivre dans cette voie.

Max : Votre musique parait très cinématographique, les morceaux ont une intro, un développement, une conclusion voire des voix incantatoires, c’est une influence directe le cinéma?
Flo : En ce qui concerne El Topo, c’est marrant parce que c’est vraiment ça, on me l’a déjà dit, je suis peut-être moins cinéphile que Simon…

Simon: Je regarde beaucoup de vieux films, Ernst Lubitsch ou des séries B, souvent en VHS, des années 80, mais sinon mon film préféré, c’est Blade Runner. C’est ce côté quête spirituelle que j’adore, que l’on retrouve chez Jodorowski et Moebius et que l’on essaie de retranscrire dans Il est Vilaine, clairement. Lame de Fond serait une sorte de messe cosmique, El Topo, une traversée du désert, road-trip, et Scandale … un scandale ! (rires) C’est Trainspotting! On pourrait carrément faire des moodboards sur chaque morceau.

Max : Question bête, pourquoi ce calembour comme patronyme? L’humour et la musique, vous avez quatre heures…
Flo: Parce qu’on est comme ça en soirée, on se lâche réellement comme quand on fait de la musique, on switche complétement, on transpire, on perd quatre litres d’eau, on y va à fond ! Toujours dans cet esprit brut, on est vraiment des garçons vilains!

Simon: De grosses vilaines, oui ! (rires)

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Naughty boys

The duo Il est Vilaine believes that their first track breathes the masculine fragrance of some James
Dean stepping out of a backroom. It’s a lot worse. With deep bass and highly pitched gimmicks, the duo
is not so much of an electronic pun, rather a dancing machine combining the efficiency of good old
acid-house and the hypnotic features of productions such as Remote, Kill the DJ or Tim Paris. At once
wild and Western, urban and mystical, we are happily confronted with a sound, an identity- a rare
occurrence in these days of neat clean electro-pop. Eschewing the fashion and uniformity of some
sterile purism, Il est Vilaine’s first record, released by Dialect, is quite perfect, like a road movie with
Dennis Hopper on Akira’s bike. And it would end at a rave party in some warehouse, obviously.

Maximilien Oedipe Purple : Il est Vilaine wants to be the musical experience of the future. Well before this electronic duo, you were both playing music; what was the spark, when was it that you decided “let’s do it!”?
Florent Frossard : Most likely one evening of booze! We had met several times through a friend and Simon asked me to pass by the studio. I said yes, of course. And after several glasses of wine, we thought “hey, why not try these machines of yours, it looks fun,” just like that, for fun. We quickly found a first gimmick, we were on something that we both liked, and it all started from there. It was the gimmick in the sound Scandale. So we went on.

Simon Dit : It was also behind the turntables. Once, we were both turning, and we matched, a friendship in sound.

Max : Environment, musical construction, first emotions?
Simon : I grew up in the suburbs of Paris, and the very first musical object I got was a tape of LL Cool J, given to me by my father. I think he didn’t know what he was actually giving me. I first listened to the bands my sisters were: pop on one side with the Smiths, Prefab Sprout and Cure, and the other, much darker, listened to the Velvet, Nick Cave, Tom Waits. But my very first emotions as an adolescent came from David Bowie. Then I learnt how to play the guitar, formed a rock band, playing Lou Reed and some good old rotten stuff (laughs)! As for switching to techno, it was related to drugs. I smoked joints, played rock’n roll, and there was ecstasy: I remember perfectly one evening,
I had my guitar, and all of a sudden these kids showed up with their turntables, mixing all night long; that evening, I was out! It was not new music, just a way to get into trance; actually, I was mixing goa trance, Xanadu, stuff like that! I still listened  to rock, but for me it was different… The album that really blew me was Steve Bug’s Lover Boy: I was hit full face with the minimal, and then came to the Detroit and Chicago techno.

Florent : I grew up in the 19th arrondissement of Paris, and when I was a kid, my father played a piece by Joe Satriani on the guitar. That’s a funny story, the sound was from the album Flying in a Blue Dream; I had the feeling I had heard that before. So I looked at my father, and said: “I know this music!” And he said that he used to play it when my mother was pregnant! No, not a uterine memory! (laughs) My father was a rock musician, and played in several afro music bands. As a kid, I saw gigs with Salif Keïta, Manu Dibango. My grand mother also had a radio show then, and she very much contributed to the emergence of world music. But my first real adolescent shock was with Rage Against the Machine, a mega shock, and of course, the classics like Nirvana, Bootsy Collins or Led Zep. Later, at 18, I started to hang around with people who listened to techno; before that, I would only listen to pop music, including Daft Punk, but the first shiver was with an electro minimal sound by Boris Brejcha. I mean, wow, ok! I need to dig further!

Max : Today, the new releases in techno are lost in the midst of the rest. Il est Vilaine has a strong concept, with artwork, distinctive graphics, a video… and naturally stands out, did you have a model in mind?
Florent : We wanted artwork, sure. Simon knew Apollo Thomas; looking at his work, I though of Bazooka, and so many other things. I liked it right away. He submerged us with samples, but the first one, with the biker theme, was perfect for us. I knew that he was the one, for sure! He perfectly understood the project, even beyond music, we had acquaintances on many other issues.

Simon : He fits with our music. He’s a bit of a tinkerer. He draws with pencils. To createthe typo for Il est Vilaine, he photographed it, reworked it on the computer, scanned it, and then added layers, to get a distinctive grain, it’s like an offspring of what we do. For El Topo, there is something Jodorowskian about it, a clear reference to the desert and the electronic cowboy that we like. Apollo will still be with Il est Vilaine for our next releases, we want to keep that, and impose our visual style.

Max : Who does what?
Florent : Well, it’s quite simple, we plug in the synth, a beat box, and that’s it. It’s not so much about ‘who does what’, we both pitch in ideas. Simon comes up with a lead, and I follow him, but then, within ten minutes, we both know that it will evolve. We go on for half-hour long sessions. We isolate some bits, but we rarely repeat ourselves, we sometimes loose some sound because we’re so messy! But that’s also a form of power, an energy that we want to capture.

Max : Il est Vilaine has a large variety of sounds, from fundamental rock to protosect new-age house; how do you intend to convert your audience now?
Simon : Undeniably through that minimal synth bit, but we would like to add voices, like in Lame de Fond. It is difficult for us, and in French, even more of a challenge! I don’t see myself singing “Baby, let’s go to the beach.” (laughs) Many bands do that, in reference to Etienne Daho, to that typical lyrical French “school”; it’s up to us to find
something somewhat more pugnacious.

Florent : Yes, we’re very much influenced by the new wave, and punk energy for our live gigs. The reference would be the band Metal Urbain, with a different structure but similar in spirit. We’re not looking to be efficient,
rather, sincere.

Simon : The sound remains punk, in the sense that we let ourselves be guided by our margin of error in order to see where it will lead us.

Florent : Slightly disco-punk spoken-sung from the ’80s or like with the label Cómeme, they manage to make people
dance in their native language.

Max : Simon, you have a solid past with your label Dialect; are you starting from scratch with this project ?

Simon : Good question, yes, I’m starting all over. With Florent, we gave birth to this project in an artistic way, and not in a commercial way. We clearly dedicated ourselves to it, we wanted a nice object, but mostly, we were in for a good time. I’ve released many albums in the past, but today, if you really want to make money, it’s tough. With Il est Vilaine, we are far from that, money is neither the purpose, nor the spirit of the project. It’s very spontaneous… And while the story of Il est vilaine is in the making, that of Dialect continues, but it’s very different. Times have changed, before, we would partner with magazines. And now, I’m not even sure that we even sent the album to the press! The idea is to let people discover the project. We have no commercial strategy, no promotional plan. Just to prove this: before, I was very respectful of SACEM or SCPP logos on my albums. Here, with Il est Vilaine, there is only the name of the label, and that’s it, no concessions. We really want to go on that way.

Max : Your music seems quite cinematographic; the tracks have an intro, a development, and a conclusion, even incantatory voices; is this influenced by cinema?

Florent : Regarding El Topo, it’s funny, because it’s really that, and I’ve been told this before. I may be a little less of a movie fan than Simon though…

Simon : I watch a lot of old movies, Ernst Lubitsch or B series, often VHS from the ’80s, but otherwise, my favorite movie is Blade Runner. You know, the idea of the spiritual quest, I love it. It is also present in Jodorowski and Moebius; that’s what we are trying to transcribe with Il est Vilaine, clearly. Lame de Fond could be some sort of cosmic mass, El Topo, a desert road-trip, and Scandale … well, a scandal! (laughts) It’s “Trainspotting”! We could easily make mood boards for each track.

Max : A silly question: why this pun on your last name? Humor and music, you’ve got four hours to
complete your essay…
Florent : Because that’s how we are when we go out, we just let go, just like when we do our music, we totally switch over, we’re drenched, we loose about four liters of water, we just go for it! Always with that wry mindset, we really are naughty boys!

Simon : Nasty naughty! Yes! (laughs)

Photo : Kira Bunse.

 

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