Yannis Tsirbas : Victoria n’existe pas

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Résignation, apathie, peur de l’autre quand l’autre est notre aïeul : ces notions résonnent fortement ces jours-ci. Le premier roman de Yannis Tsirbas dépeint comme rarement cette pensée ratatinée que l’on subit chaque jour, ces mots que l’on croyait cantonnés au bout de la table du vieil oncle et qui se disséminent chaque jour davantage, dans les journaux ou à la radio. Incisif, efficace, recommandé.

Extrait : « Rues Acharnon et Heyden, à l’angle. Deuxième collège de garçons. T’étais un dur, hein, un mangas ? Pendant la dictature. Un jour, un véhicule de patrouille s’est garé devant. Un de ceux avec le gyrophare au-dessus, comme un bouton rempli de pus bleu. Les flics sont sortis et partis faire leur boulot. Sans le fermer à clé. Qui aurait bien pu les emmerder ? T’étais un mangas. Tous les camarades de classe te craignaient. Et voulaient être de ta bande. Pas trop près de toi, mais pas trop loin non plus. Tu les cognais presque jamais. C’était pas nécessaire. Tu leur attrapais le nez avec deux doigts, une pure tenaille, et tu le tordais jusqu’à ce qu’ils se mettent à pleurer. C’était très douloureux. Tous ceux qui l’ont subi savent ce que c’est. Toi on te l’avait cassé à l’entraînement, depuis tes douze ans. T’avais plus ce souci-là. C’était la récréation.

Hé Mélétis, le mangas, tu sais conduire ? T’as sauté la grille d’un bond, t’as ouvert la portière du véhicule sans faire de bruit, en regardant derrière toi pour t’assurer que tout le monde te voyait. T’as tourné la clé et mis le contact. T’as donné deux-trois coups d’accélérateur pour faire chauffer le moteur, et t’es parti en faisant un burn. T’as aussi allumé le gyrophare et mis la sirène à fond. T’as tourné à droite dans la rue Acharnon, t’as remonté à droite la rue de Rigny, à droite la rue Filis, encore à droite pour descendre la rue Heyden, et tu t’es regaré devant le collège avec un tête-à-queue. T’as fais le tour du pâté de maisons. Tous collés à la grille du collège, à te regarder. Silence absolu. Le surveillant faisait sonner la cloche, en criant la fin de la récré. Personne ne bougeait. Ils voulaient tous voir le mangas. T’es sorti en levant les bras. Applaudissements et sifflets, plus la sirène que t’avais laissée allumée pour faire du boucan. Les voisins étaient sortis sur leurs balcons. T’étais LE mangas.

Ils t’ont battu. Beaucoup. Ils t’ont gardé deux jours au poste de la rue Thiras, à te rouer de coups. Quinze ans, et ils t’ont démoli. Finalement, ton père a fait jouer une connaissance et ils t’ont relâché. T’étais mineur, ça a aidé. Ton père, nationaliste, du bon bord, et puis ton entraîneur de boxe, lui aussi il est venu leur dire un mot… »

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