Chez Soi : Une odyssée de l’espace domestique

mchollet

 

« (…) Deux mouvements se combinent. Le premier va de l’extérieur vers l’intérieur. Vous avez à peine tapé votre identifiant et votre mot de passe qu’une foule, constituée pour une large part de parfaits inconnus, fait irruption dans votre salon ou votre chambre à coucher. Une foule caquetante, claironnante, murmurante ; une foule persifleuse, pensive, révoltée, chahuteuse, euphorique, dubitative, furieuse, hilare. Cela revient un peu à donner une fête permanente et à voir votre chez-vous envahi par une troupe où se mêlent les amis, les visages familiers, et les amis d’amis, ou ceux qui ont tapé l’incruste, parmi lesquels il y aura autant de rencontres lumineuses que d’emmerdeurs. C’est sympathique, mais, à la longue, c’est fatigant : on rêverait de flanquer tout le monde à la porte, de savourer le calme et le silence, de se retrouver seul avec ses pensées. Sans compter que Twitter, par exemple, avec sa façon de confronter sous une forme standardisée, comme sur un circuit d’autos tamponneuses à l’échelle mondiale, des individus qui peuvent être à tous égards aux antipodes les uns des autres, expose à la polémique, aux accrochages violents, aux insultes, aux bouffées de haine, à toutes sortes d’agressions dont on est censé être protégé entre ses quatre murs. Ces incidents, quand ils se produisent, vampirisent vos ressources mentales, annulent les bienfaits de la solitude.

Parallèlement à cette invasion, il y a le second mouvement : de l’intérieur vers l’extérieur. Comme si une sorte de trou noir au pouvoir d’attraction irrésistible dévorait nos existences. Il me semble parfois voir les éléments du décor qui m’entoure voler à travers la pièce pour être avalés par l’ordinateur, et moi-même je dois me cramponner aux meubles pour ne pas suivre le même chemin. Un grand nombre d’activités qui autrefois impliquaient des postures physiques variées, des déplacements dans l’espace de la maison ou à l’extérieur, le recours à des outils et à des appareils divers, se réduisent aujourd’hui à un face-à-face avec l’écran : téléphoner, lire, écrire une lettre, écrire tout court, dessiner, s’informer, faire ses courses, écouter de la musique, regarder un film… Certes, depuis quelques années, avec les smartphones et les tablettes, on peut se connecter à Internet n’importe où dans la maison : sur son canapé, dans son lit, à la table de la cuisine, voire dans son bain, grâce aux pochettes étanches. Mais l’ordinateur trônant sur un bureau reste une configuration courante, qui conduit à négliger le reste de l’espace domestique. Pour ma part, je justifie ce repli par le fait que mon appartement manque de confort. C’est vrai, mais il en manque d’autant plus que, en me tenant toujours au même endroit, j’ai peu à peu renoncé à l’entretenir, à remédier à ses défauts, à l’investir suffisamment pour le rendre accueillant. »

« Chez soi » de Mona Chollet, éditions Zones.

 

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